Jérémie
Jorrand et Lontano avec Thomas Salvador, ça commence
à faire un long nom. Trouver quelque chose. Mais quelque
chose qui
sonne comme un groupe, sans trop sonner comme un groupe, qui nous
laisse un peu libres, autonomes, qui garde un peu à chacun
sa solitude, qu’on ne s’y perde pas, quoi,
qu’on ne s’y dilue pas.
Et pourtant il faudra bien s’y mettre, un peu, à
la dilution, pas à la dilution vraiment, pas à la
fusion, mais au partage des chansons. Parce qu’on les partage
un peu, mais pas toujours, comme encore un peu le sentiment
d’être invité chez l’autre, et
d’inviter l’autre. Bien sûr,
ça sonne, on s’y amuse, chez l’autre, ou
bien on l’accueille avec bonheur. Du moins, pour ma part, je
l’accueille avec plaisir, cette double compagnie qui vient
enrichir mes chansons. Je l’écoute arriver,
fortifier, durcir, soutenir, je m’y perds un peu, parfois, et
souvent m’y laisse aller d’un chant qui gagne en
liberté.
Et puis parfois je vais chez l’autre et ma
timidité revient, tout juste si j’ose poser le
pied dedans, tout juste si je ne reste pas caché dans
l’entrée en attendant que ça passe. Ou
bien, un peu peur de m’imposer, ou de brusquer les choses, ne
pas poser mes grosses mains indélicates sur ce corps
étranger, de peur de le défigurer. Alors, juste,
petites touches du bout des doigts, sur la pointe des pieds, quelques
faux mouvements, mais ça ira, ça ira,
ça va.
Un jour ça ira mieux, je les aurai dans l’oreille
vraiment, ces chansons pas de moi, je les aurai dans les doigts et
serai membre d’elles, nous serons trois membres
d’elles.
Mais avant toute chose, avant toute critique, il faut dire que
c’était un bon concert.
Le principal
inconvénient des déplacements à
l’étranger, que ce soit au bout du monde ou chez
nos proches voisins européens, c’est
qu’il faut composer avec les différences
culturelles. D’autant plus que, la plupart du temps,
c’est le visiteur qui doit s’adapter, et non
l’inverse.
Visiteurs à Rome, nous nous devions donc de nous adapter.
A 23h30, nous nous chauffions donc les poignets pour commencer
à penser à rentrer sur scène,
attendant pour cela que la pluie torrentielle veuille bien cesser et
laisser un petit chemin entre les gouttes aux quelques Vespa qui ne
s’étaient pas encore risquées
à sortir ce soir pour aller boire un verre à la
Fanfulla 101 où, par ailleurs, deux petits
français devaient jouer à un moment mais pour
l’instant ils se chauffent encore les poignets avant
d’entrer sur scène (ils attendent pour cela que la
pluie torrentielle veuille bien cesser).
Le principal inconvénient des déplacements
à l’étranger, que ce soit au bout du
monde ou chez nos proches voisins européens, c’est
que, la plupart du temps, les gens parlent étranger.
(D’autant plus qu’ils ne parlent pas tous le
même étranger, comme dirait machin).
Voilà donc, tout ça est mis en place.
Nous commençons donc le concert devant une salle qui se
remplit comme un seau pendant l’orage : goutte à
goutte, et abondamment (avec à chaque fois le bruit de la
goutte, vous savez), et incapables d’aligner trois mots en
italien entre les chansons, histoire de créer un lien avec
les gens quoi.
-« grazie ! » hum… -« grazie mille »…
Et puis quoi, c’est encore une histoire étrange de
gens qui, quand ils sortent entre amis dans un bar, ont envie de boire
des bières, de discuter, de rire parfois.
Coutume répandue.
Dans une société parfaite, les gens sortis dans
un bar le jeudi soir pour s’amuser resteraient bouche
bée en entendant la première note sortir de la
bouche du chanteur, n’oseraient plus lever leur verre de peur
de le faire tinter, n’iraient plus pisser, ne bougeraient que
peu, ne danseraient pas (ou seulement dans les moments où la
musique le demande, mais pas trop), lanceraient quelques «
woooo » enthousiastes lorsque la musique tend à
s’animer, applaudiraient à tout rompre en glissant
à leur voisin quelque remarque sur la structure du texte ou
sur telle ou telle image poétique qui leur aurait plu, et
rougiraient un peu en croyant croiser subrepticement le regard de
Lontano.
Mais non.
Brouhaha, alcool, rires, débauche agitation,
Ah ! Que Rome est cruelle au chanteur de chansons !
Nous chantâmes donc pour ceux qui nous écoutaient
: nos amis, et puis quelques inconnus gentils et attentifs, parce que,
et bé on était là pour ça.
Un énervement dans la gorge tout le temps. Un
énervement d’autant plus présent
qu’il ne peut avoir de cible. Comme centré sur
lui-même, cet énervement, et qui irrite les
lèvres et qu’on voudrait cracher, et qui
gêne les doigts, qu’on voudrait balayer
à grands revers de mains sur la guitare.
Et finalement, cette sorte d’ennemi qui devient le centre des
chansons, le catalyseur, le provocateur d’énergie
: on se bat contre lui et la chanson pour cela est notre
alliée, notre instrument.
Ouais, quelque chose comme ça.
On l’a pas eu l’ennemi, on l’a pas eu, ou
alors plus tard, après la fin de ce concert
écourté des chansons douces. On l’a pas
eu pendant, mais il a sûrement habité les chansons
d’une riche manière. On l’a eu plus
tard, tué à petit feu dans la fin de
soirée romaine, écrasé sur la table de
bar, noyé un peu, éjecté dans la rue
sous le ciel pluvieux du retour.
Lontano ouvre le bal.
Ouvre un concert inédit : l’expérience
de chansons mêlées, d’un
répertoire à l’autre, d’une
configuration à l’autre : solos, duos, trios. Il
ouvre le bal en solo, plongée directement dans Dehors, et
dans cette reprise de Snake Mountain Blues, que Townes Van Zandt ne
renierait pas (« n’aurait pas renié
» ? Est-il mort, envahi par le whisky, je ne sais pas.).
Voilà donc, mesdames et messieurs, ce soir il y aura cette
voix. Et puis je le rejoins pour un duo. Voilà, mesdames et
messieurs, il y aura aussi cette voix. Les bases sont
jetées, premier plaisir de mêler nos deux voix sur
Cette Larme (et non « Stella », comme un spectateur
imbibé de bière le crut.)
Le chant est là, correctement posé, mais le
cœur bat encore un peu vite, fait un peu trembler les jambes,
rend les doigts et l’esprit fébriles sur la suite.
Il faudra un « bon gros blues » pour se
libérer un peu, se laisser aller à frapper la
guitare, incarner les paroles, bref, se la jouer.
Car c’est bien cela, interpréter : c’est
se prendre pour un chanteur, ne pas faire le modeste, oublier ce flegme
que tout le monde nous connaît. Sortir de soi un peu,
étonner son monde, ne pas trop se regarder. C’est
aussi, parfois, paradoxalement, livrer les paroles comme un texte
étranger, ne pas trop y mettre son intimité. Sous
peine de gêner l’audience. Je m’en rends
compte, clairement, lors de chansons intimistes, qui parlent de peau et
de baisers : il faut trouver le lieu où le public saura
lire, sans trop nous lire, sans trop chercher à reconstituer
notre vie : il faut que ces baisers soient les leurs. Exercice
difficile, dosage à trouver : il faut absolument interdire
à la larme de couler ; il faut réussir
à la faire couler.
Thomas, à la batterie, est entré, et bien
entré, les premiers morceaux en trio ont pu prendre leur
ampleur.
Et puis on ressort de scène, en pleine montée.
Lontano revient en solo.
On se sent un peu seul sur son strapontin, à
écouter d’une oreille les chansons se faire : on
voudrait garder la tension, ne pas rentrer de nouveau sur
scène vierge des morceaux passés. Surtout ne pas
redevenir spectateur.
Une reprise de Tom Waits, à deux, Chocolate Jesus : je
m’amuse avec la voix grave, avec l’anglais aussi
(ouais, je suis un chanteur de blues). Manque un peu de rocaille et de
whisky dans la gorge, mais j’y travaille.
Un superbe solo
inoubliable à la kaboss, guitare malgache dont le principe
est de sonner faux quoi qu’on y fasse. Bref, immense moment
de rigolade, le public est hilare. Et ça ne fait que
commencer.
J’enchaîne avec Un rock, encore, un peu
énervé, un peu trop de dissonances et de
couinements, mais avec une voix qui donne comme elle doit donner : il
est parfois bon de sortir de la voix grave et caressant
l’oreille, pour ouvrir la bouche (je vois à ce
moment ma bouche grande ouverte, et la colonne d’air,
concrètement, remplir ma gorge) et chanter, chanter fort.
Et puis, pour continuer la rigolade : Le Temps des Sourires,
parlé, chanté, bas, bas. Je pense à
Leonard Cohen jubilant en entendant sa voix amplifiée,
sentiment absolument immodeste et qui me plaît et que je
partage).
De nouveau : sortie de scène. Lontano en solo, qui atteint
le sommet de la poilade en usant de manière
éhontée de son kazoo (qui n’est pas un
instrument, qui est une sorte de truc pour faire rire).
Et là, c’est l’engrenage. Lontano oublie
les paroles de La Plaine ,qu’il devait reprendre à
ma place. Je la chante donc, en me trompant dans les paroles (qui
s’en sera rendu compte ?).
Puis une pédale fait des siennes et m’oblige
à une chanson bouche-trou toute foireuse, foireuse, vraiment
foireuse (de « foire » : lieu où
l’on vient pour s’amuser sans
réfléchir).
Nous entrons alors dans le final, en trio : Leonard Cohen (la chanson)
est un tube. Un tube que les micros capricieux semblent vouloir
altérer. Mais on s’en sort comme des chefs.
Nous ne parlerons pas ici de ma chanson yé-yé,
Dans une langue étrangère, que nous aurions
dû répéter plus de deux fois avant de
l’ajouter hâtivement à la liste.
Ah, zut de zut, il n’y a pas vraiment de rappel,
c’est frustrant : on avait prévu quelque chose !
Ah, si, une paire de mains s’agite, clappe en rythme :
va-t-elle réussir à emmener les autres
derrière elle ? Ah, deux paires de mains clappent, et comme
les foules sont prévisibles, les autres suivent. On ne se
fait pas prier. Et on se lance dans Avalanche, de Shannon Wright. Les
deux voix reviennent ensemble, c’est agréable, le
doux roulement de la batterie les accompagne, tout est calme.
"Alors, tu es content d'être venu à
Marseille pour laisser libre cours à ta
névrose ?" dit-il.
Et sans méchanceté, qui plus est. Avec une sorte
de candeur imbibée, de condescendance ignorée, ou
pleinement assumée, je ne sais.
Et quoi, me serais-je senti attaqué qu'il aurait fallu me
défendre. Mais non, je ne pus que m'étonner, dans
un premier temps, d'une telle remarque. Rester interloqué,
et puis donner le change par une réponse
bafouillée, une mauvaise répartie
amorçant poliment la conclusion de la discussion. Car la
phrase ne me blesse pas, son contenu ne me blesse pas. Ce qui m'agace,
m'irrite, me crée rougeurs et plaques, c'est le simple fait
qu'on puisse la prononcer. Devant moi ou derrière moi ou
n'importe où. C'est qu'encore une fois l'on
considère la chanson comme un domaine à deux
pans : l'un heureux, l'autre malheureux et torturé
(il y aurait bien un troisième pan, qui serait celui de
l'insignifiant, mais ça complique). C'est surtout que l'on
prenne pour vérité cette pauvre
hypothèse qui voudrait qu'une chanson drôle soit
forcément l'oeuvre de quelqu'un de gai, et, donc, de non
"névrosé". Vous rigolez.
Moi je dis : "à bas la névrose". "Alors, tu es content d'être venu à
Marseille pour voir Laure Chaminas en concert ?"
dit-il également…
Dix mois, donc, que je ne m'étais pas retrouvé
sur scène. Dix mois que je ne m'étais
pas retrouvé en coulisses, allongé blafardement
sur le canapé, à siroter un verre d'eau
à petites lampées, à jeter un oeil
dans la salle et attendre qu'elle se remplisse, si jamais elle devait
se remplir.
En face, me dit-on, le même soir à Marseille,
Camille, prête à prendre sa douleur à
quelques 4000 personnes qui auraient pu venir ici, à la
Machine à Coudre, et former une longue queue au milieu des
rats grouillants du quartier Noailles. En face, me dit-on, Costes,
prêt à se déshabiller et se branler
devant quelques 300 personnes qui auraient pu venir ici, et qui
auraient été déçues. En
face encore, me dit-on, Toto, que je sais même pas ce que
c'est à part qu'un nom comme ça ne vaut rien.
J'arrive donc sur scène avec la certitude que les 40
personnes présentes (dont 30 payantes, merci à
elles) m'ont préféré à
Toto, ce qui me touche grave. Ou peut-être ces personnes
sont-elles venues pour voir le concert de Laure Chaminas, juste
après ? Mais à voir le nombre de visages
connus, non. Encore une raison de ne pas traîner dans la
salle : il y a là des gens que je n'ai pas vus
depuis des années, et ce n'est pas le moment de faire les
bilans croisés de nos vies respectives.
Bon, on ne va pas passer le concert en revue, hein, comme d'habitude
les deux premières chansons sont foirées, puis le
rythme s'installe. Guillaume à la guitare donne aux morceaux
beaucoup plus de relief qu'ils n'en avaient en
répétition dans mon studio personnel entre la
fenêtre et le lit. Relief qui tient d'une part à
l'excitation d'être sur scène, mais aussi
à la possibilité de faire enfin du bruit sans
déranger Constance, la petite du 4ème. Une
chanson, nouvelle, Dans une langue
étrangère, y gagne beaucoup.
Et puis, quoi, je voulais depuis longtemps jouer à
Marseille. J'ai vécu à Marseille et je ne vais
pas raconter ma vie. Mais il se trouve qu'un certain nombre de chansons
concernaient un certain nombre de gens présents (qu'il est
mystérieux !). Alors, des mots furent
appuyés, dits avec plaisir, avec émotion, je me
sentais parfois sourire entre les mots, sourire de connivence avec
moi-même : je sais de quoi je parle, et je parle
vraiment : je dis des choses. Il n'est pas anodin de chanter La
Plaine à Marseille.
J'ai aussi eu un peu l'impression d'ouvrir un peu les yeux, je me suis
dit ça à un moment où j'apercevais un
peu le bout de mon micro.
Et il est bon de finir un concert n'importe comment, comme à
la maison, avec une chanson quasiment pas
répétée, un vrai rappel non
prévu, qui fait du bruit, qui se brouille, et qui me fait
sourire moi-même. J'entendrai même de quelqu'un
-et c'est absolument faux- que cette chanson finale, A
tant creuser, fut la meilleure du concert. C'est
évidemment très mal jugé, mais ce qui
est le plus surprenant fut la remarque suivante : "tout le
reste est trop millimétré…". Et j'ai
un problème avec ça : je ne crois
absolument pas que je sois capable de faire quoi que ce soit de
millimétré en musique (pour cela il faut savoir
suivre un tempo, au minimum, et faire un accord dont toutes les cordes
sonnent). La remarque est donc objectivement contrée. Mais
il n'empêche qu'il y a quelques temps, je prônais
la boue dans la musique des autres. Et me voilà
taxé de millimètres ! Alors,
d'où, remise en question, vous voyez ?
Hmm ?
Mais bref, toutes ces chansons ne valaient pas ce fameux refrain que le
lendemain nous reprenions tous à pleine gorge dans le
défilé non encore matraqué :
"chaud ! chaud ! chaud !
à Martigues on est chauds !"
Nous sommes tous des martégaux.
L'affiche est à l'entrée, à la
terrasse de la rue des Lombards, très
animée : au Baiser Salé,
soirée Black Vibrations, Cinq Fois Novembre,
Jérémie Jorrand…
On se sent vraiment tout blanc.
Donc, la black vibe passée, nous profitons des sept ou huit
minutes mises à notre disposition pour faire la balance de
Cinq Fois Novembre, puis la mienne. Ou du moins cela me parut-il sept
minutes, ce qui rajoute évidemment à la confiance
naturelle avec laquelle on arrive lors d'un premier concert avec une
nouvelle formation.
La salle est pleine, assise, boit de la bière en
général.
Ma partie débute en solo. Et, d'une voix qui ne veut pas
sortir, pas se stabiliser, je passe petit à petit au plaisir
de chanter, jouer et bouger. Je sais des yeux sur moi (environ 140,
selon mes calculs), et c'est assez bon, pas intimidant,
plutôt agréable. C'est étonnant, en
fait, surtout : qu'ai-je fait pour me retrouver là,
au centre de l'attention, l'ai-je vraiment cherchée,
précisément, cette attention, ou voulais-je
simplement offrir des chansons, de la poésie, je ne sais
quoi ? Quelle part y a-t-il d'autosatisfaction dans le fait de
s'agiter sur scène ? Bref, quelques questions qui
me traversent l'esprit entre deux paroles, entre deux
accords : on pense à des tas de choses en chantant.
Où vais-je bien pouvoir trouver mon taxi pour rentrer
tout à l'heure ?
Petit à petit, donc, les chansons prennent le dessus, et
gagnent, effacent enfin la question du taxi, effacent les
allées et venues du serveur de bières :
je chante. Parfois revient une histoire d'yeux : suis-je en
train de les ouvrir, vraiment, non, ils sont à
moitié ouverts, je dois avoir l'air endormi, ouvre-les,
regarde au loin, "c'est par tes yeux que tes chansons s'offrent au
public", comme pourrait dire -mais dans un vocabulaire à
l'ésotérisme plus marqué- ma prof de
chant.
Je chante, donc, et m'amuse : certaines chansons, comme A
Mille Lieues, m'apprennent même que je peux parfois
avoir un rapport léger avec ma guitare : elle n'est
plus une ennemie, dans ces moments, mes doigts et elle s'amusent avec
moi. Continuez comme ça, doigts.
Le moment de jouer en trio arrive. Sébastien prend place
derrière ses toms, et Guillaume, anti-folk à mort
dans sa chemise manche courte à carreaux, tout droit sorti
de l'underground new-yorkais, enfourche (?), emmanche (?),
embandoulière sa guitare.
Trois chansons, qui débutent par Joli Drame,
qui, à en juger par ce que j'entends (ma guitare, ma voix,
un peu de batterie à gauche, un tout petit peu de guitare
à droite), semble se passer correctement. La suivante, Les
Mains Sur Le Goudron, une nouvelle chanson, est molle, trop
rapide, sans dynamique, légèrement
désaccordée. Disons même
"ratée" : mais sachez-le, spectateurs du Baiser
Salé le 1er mai, sachez-le : c'est une belle
chanson (à mon avis). Puis Le Coq nous
permet de nous défouler dans un bruit assez important,
pliés en deux sur les guitares et
énervés sur les baguettes.
Nous sommes dans un club de jazz, j'y pense à ce moment,
où les guitares ouaouatent et se distordent : je
pense au public assis du jazz. Je pense à la sorte
d'impuissance que l'on a à écouter une rythmique
insupportablement syncopée, un solo de saxophone
haché : c'est une violence faite à un
public assis, il ne peut que bouger sans logique, dodeliner de la
tête. Se lever n'y ferait rien : on ne peut pas
danser là-dessus. C'est une frustration entretenue, une
musique qui n'est pas faite pour tourner autour, mais pour sentir une
violence bouillir.
Et comme spectateur, j'aime sentir que ça bout.
Alors j'aimerais faire bouillir un peu.
Bref, j'aimerais être John Coltrane.
(j'écoute, en écrivant ceci, l'album Over
The Sun, dernier de Shannon Wright : je crois qu'on
est dans le sujet)
Quelques chansons encore, dont Le Temps Des Sourires
version solo, rognée d'un couplet qui ne s'avança
pas assez vite sur les lèvres et se fit doubler par le
suivant (je sais bien que personne ne s'en rend compte, et c'est tant
mieux, mais alors à quoi bon travailler autant les
textes ?)
Enfin, sortie de scène avec mon grand orchestre
historique : Pierre-Yves, et Un Rock, Encore,
encore.
En écoutant Cinq Fois Novembre, après, je me dis
deux choses contradictoires :
1- (pour ordonner mon propos) On a encore
du boulot pour sonner comme un groupe, comme eux sonnent comme un
groupe : c'est très précis, plein
d'idées, de variations, ça ose des
envolées instrumentales improbables, et tout ça,
c'est impressionnant, est joué ensemble : les
descentes au calme, les remontées, les
énervements.
2- (partie qui contredira la
première, si vous avez suivi) J'aimerais parfois que
ça bouille plus (vous dîtes, si vous vous lassez
de la métaphore de la bouilloire, hein). Je voudrais que
cette précision louée laisse parfois plus de
place au foutoir (je le sens venir à la fin d'Assez
Paris, par exemple). Quitte à travailler le
foutoir. Qu'il y ait un peu de la boue de novembre qui vienne salir un
peu, quoi.
Je reviendrai pour deux chansons avec 5x11 à la toute fin du
concert. Aveugle Ou Presque, en particulier, qui
sonne bien maintenant en version disco-punk (oui, on m'a dit
ça, "disco", alors je l'écris : c'est
n'importe quoi, mais je me sais tellement loin de toute
velléité disco que l'idée me
plaît assez : je suis coquet).
Et finalement, le taxi je le prendrai sur le boulevard, à
coté, en attendant longtemps : il y a un vrai
problème de taxis à Paris, mais j'ai lu dans 20
minutes qu'ils allaient y remédier.
25 Fév. 2005
Studio de
l'Ermitage
Paris
Concerts de
Jérémie Jorrand, Cinq Fois Novembre, Choc et Sidi
Ali
C'est une sorte de rideau en velours à
côté de la scène, qui
délimite un petit espace jonché de housses de
guitares, de manteaux en vrac. Ce sont les coulisses.
Choc a commencé à chanter depuis quelques
minutes. La salle se remplit. Se remplit d'inconnus et de connus, tant
de bises à faire : il faut fuir. Je ne suis pas encore
très sûr de mes rituels, en ai-je ? Pas
sûr des superstitions que je veux me choisir. Disons qu'il
m'importe de n'avoir pas trop de bises à faire cinq minutes
avant une entrée en scène. Alors je fuis,
caché derrière le rideau de velours,
vautré sur une chaise inconfortable, yeux fermés,
j'entends au loin, j'éloigne le bruit environnant, la
musique qui se fait, Choc me pardonnera. Je respire. Parfois je mets ma
main à plat en l'air devant moi, je regarde :
tremble-t-elle ? Dans ma tête il y a principalement
le Si mineur qui ouvre la première chanson, pas grand-chose
d'autre. Oh, si, il y a ce bruit environnant, parfois, qui vient
à mes oreilles :
les gens papotent.
Je pense à Choc, à ce qui arrive à ses
oreilles quand ses chansons se font douces. Je ne l'envie pas.
Voilà le défi : tu devras les faire
taire sans leur dire de se taire.
Choc en a fini. Je la croise derrière le rideau de velours.
Ma main, à plat, se tient plutôt tranquille.
Me voilà bien entouré. Une dizaine de guitares,
la batterie qui trône, câbles et micros qui
fourmillent.
Faisons du rock, on est là pour ça.
C'est un concert étrange. Tendu. Tendu à l'image
de cette première chanson, La bouchée de pain,
à la guitare acoustique, qui y gagne en violence. Tendu dans
le rapport au public : je suis sur mes gardes, dresseur
attentif et inquiet.
Mais je m'amuse, mes pieds sont libres, des chansons comme Joli drame
viennent à point pour bouger, grimacer, attaquer les cordes
avec violence, ah ! avec violence !
La violence, c'est là que le set a
pêché. Quatre chansons douces au milieu ont eu
raison de l'attention relativement globale de la salle. Je
bâcle donc La Plaine et Le faux-plat : je la joue
énervé, ma parenthèse bucolique.
Au milieu du set il y a une apparition de Lontano, en duo sur une
reprise de Laura Veirs. Très
appréciée, la voix haut-perchée de
Lontano (qui sait par ailleurs descendre bien plus bas).
Oui, Lontano fait des chansons, des chansons à lui, aussi.
Il faut les entendre. Pour les entendre, c'est très
simple : il faut connaître Lontano, aller chez lui
et lui chiper un disque, c'est la seule solution, pour l'instant. Nous
nous arrangerons pour en trouver une autre.
Les dernières chansons avec Pierre-Yves, nous finissons sur
"Un rock, encore". Une sorte de tube, "Un rock, encore".
Je sors de scène comme au terme d'un combat,
sonné, et heureux d'avoir livré bataille. Une
bataille sans ennemi vraiment. Pas d'autre lutte que celle qui consiste
à livrer des chansons pleines et dignes d'attention.
Je sors de scène : derrière le rideau de
velours, Sidi Ali accorde sa guitare. Je me sens très
léger et le voilà, lui, encore chargé
de ses chansons à venir, chargé de l'incertitude
qui m'habitait 50 minutes plus tôt. C'est là,
derrière le rideau, que l'on se passe le relais :
"j'ai couru ma distance, prends ce poids agréable et fais-en
bon usage". Je l'envie un peu, Sidi Ali, à ce
moment : que me reste-t-il à faire ?
Il est temps d'aller faire des bises.
La promenade dans le public.
Les gens sont gentils. Connus ou inconnus. Attrapent par le bras.
Sourient de loin. Au comptoir glissent un mot. Dissertent sur la voix,
sur un texte. L'impression d'avoir un sourire collé, sans
trop savoir quoi dire. Envie de me foutre dans un coin, rester seul, ou
alors de plonger pleinement là-dedans. Le sentiment d'avoir
fait mon boulot, heureux d'avoir pu toucher certains. D'avoir un peu
fait connaissance.
L'impression de faire du Souchon, là, à faire des
phrases sans sujet.
Retour au sujet.
Sidi Ali chante. Je n'arrive pas à être attentif,
et je m'en veux : des morceaux se construisent, couche
après couche, deviennent instrumentaux, et la voix
discrète, et la présence sur scène,
sûre présence…
Puis Cinq Fois Novembre, l'orchestre symphonique de la
soirée, qui remplit la salle de son son. J'aime Cinq Fois
Novembre quand ils deviennent violents, et Cinq Fois Novembre, de plus
en plus souvent, se fait violent.
No future.
Je crois, à bien y réfléchir, que je
suis un punk. C'est même évident. Ca n'aura
échappé à personne. Je suis le dernier
à m'en rendre compte. Nous jouons Aveugle ou presque avec
l'orchestre de Cinq Fois Novembre. Ah, qu'il est bon d'entendre une
lourde basse, une batterie qui oscille entre grande finesse et
épaisse brutalité, une guitare saturée
à mort ! Aveugle ou presque est une chanson punk,
point. Et moi avec.
Et Les joues douces ou La Plaine ou Coup dans l'eau n'y changent rien.
Il va me falloir assumer cette révélation.
Avec Pierre-Yves
Fouré, qui joue de la guitare électrique. Voir les photos
J'ai quelques cordes cassées, mais
ça va, merci.
Je commençai, dans la première chanson, par la
corde de Sol. Première chanson, Sous l'escalier,
qui, bien sûr, était prévue comme une
entrée en matière, allant de la douceur
à la violence, progressivement. Première chanson
qui en entraînait deux autres, tout aussi
énervées, qui plus tard laissaient la place
à un peu de douceur. Tout ce qu'on se dit quand on triture
son répertoire pour en faire une set-list
cohérente. Elle était belle, cette courbe de
tension, avec ses pics et ses creux !
Mais la corde de Sol mit son grain de sel, et se ménagea 5
à 10 minutes de pause, après la
première chanson, pour se changer. Et, capricieuse, changea
de ton tout au long du concert. Il fallut s'occuper d'elle entre chaque
chanson pour la ramener au Sol.
Non, il n'est pas agréable de sentir une corde
lâcher dans ses doigts au début d'un concert d'une
heure et demie. On y pense, après. On se dit : "
là, n'attaque pas trop fort, la corde de Si va vouloir
imiter sa voisine ". On se dit : " corrige un peu avec le majeur de la
main gauche, il manque un huitième de ton… ". On
se dit des tas de choses qui n'ont rien à faire dan
l'interprétation d'une chanson. Alors les bonnes
résolutions s'en vont : " cette fois-ci, je raconterai des
histoires, je ne réciterai rien, j'habiterai les paroles,
j'ouvrirai les yeux… ". Peu d'yeux ouverts, donc, et peu de
paroles habitées, vraiment.
Mais tout de même, une voix plus à l'aise (oui, je
prends des cours de chant, et je vous pète des verres en
cristal quand vous voulez), tout de même quelques jolis
moments, et rien de douloureux, rien qui ne rende le temps long : je
sors de scène avec l'impression d'y être
resté un quart d'heure. Et bien sûr le plaisir
d'entendre que trois répétitions suffisent
à Pierre-Yves pour placer son grain de sel et relever le
tout (métaphore culinaire).
(A propos, allez faire des concerts au Biplan, on vous y sert de
délicieux repas)
Aussi, je cassai la corde de Mi grave (celle qui fait 1,27 mm
d'épaisseur) sur le dernier morceau, et je n'en suis pas peu
fier.
Paragraphe sur le plaisir de la sortie de scène
: J'aime le moment où l'on se retrouve dans les
loges, où l'on se regarde, en se demandant si l'on est
heureux de ce que l'on vient de faire, où l'on sait que le
public fait aussi le bilan (ou alors commande simplement la
bière qu'il n'a pas osé demander pendant la
chanson douce). Où David sort la tête de sa
console, et l'on tente de lire sur son visage son niveau de
satisfaction. Et puis on redescend affronter les gens, et puis on se
sent bien et un peu seul.
Je veux à présent répondre
à ma cousine lilloise, qui me fit remarquer que mon concert,
c'était pas la grosse teuf :
Je ne suis pas Marcel et son orchestre (groupe
lillois de rock "festif", comme ils disent), et je n'ai aucune envie ni
aucun besoin de mettre une perruque pour amuser la foule. Si je sais
qu'offrir un concert fait partie de "l'entertainment", je sais aussi
qu'il ne m'importe guère d'amuser pour amuser. Je ne vois
aucune raison pour que la chanson, la musique en
général, se force au festif. Et
arrêtons de dire, après une chanson de Leonard
Cohen, "bon, et bien je vais me jeter par la fenêtre", car ce
trait d'humour n'est pas drôle. (rires)
Je veux qu'une chanson puisse être sérieuse,
profonde et émouvante, car cela, à mon sens,
remue bien plus, à l'intérieur, qu'une chanson
qui remue à l'extérieur.
Ha ha ha. Et je vais bien, merci. Rien d'extraordinaire. Rien
d'extraordinairement triste. Mes chansons ne sont pas tristes. Elles ne
font que mettre en forme et en texte des choses banales, des choses que
vous connaissez, des choses tellement simples, mon dieu, tellement
simples !
David, l'homme que, si j'avais un vocabulaire anglo-français
à la cool, j'appellerais mon coach, est un allemand blond
qui a vécu à Cologne, et qui m'a
dégoté ces deux concerts.
Un Köln Concert pour commencer, dans un café
ultra-design, qui programme régulièrement de la
nouvelle chanson, comme disent les allemands : " Heute Abend
Jérémie Jorrand, Nouvelle Chanson,
Paris ". Héhéhé.
Une cinquantaine de places dans ce petit espace, et plein d'allemands
dedans, qui ne comprennent rien à ce que je raconte,
à part : " Ich bin Jérémie
Jorrand, und ich spreche nicht Deutsch ". Ils peuvent aussi
suivre les paroles traduites sur une feuille prévue
à cet effet par les soins de celui que si j'avais un
vocabulaire anglo-français à la cool
j'appellerais mon coach.
Ca donne ça :
Es ist soweit,
nun habe ich genug zu sagen
nun ist es Zeit für ein Lächeln
Der Mund ist voll der Worte derer du harrst, die
Du von Anfang an Beginn unausweichlich
weisst, und die jetzt nach Monaten hervortreten,
so sicher, reif und trocken im Klang.
Der Mund hat nun wieder ein Lächeln für all
diese ärmlichen Stunden, verbracht in zu heissen
Zimmern, die Liebe streichelnd, ohne etwas
anderes zu erreichen als nur Haut, die für diese
Wenigkeit kaum ein Zucken übrig hat.
Hihihi…
Il y a une belle écoute, beaucoup de plaisir pour moi, les
yeux fermés, bien sûr, toujours, malgré
moi, mais j'aurais aimé voir les gens me voir. Et je suis
confiant, eu un peu mal au ventre, mais qui s'échappe bien
vite et qui me laisse me lancer tête baissée dans
une reprise casse-gueule de Hallelujah, qui fait
toujours son effet, dans Un
rock encore, aussi, bien
libéré.
Et je balaie en un soir le souvenir de la semaine
précédente.
Après je mange un kebab sur le trottoir.
Les kebabs sont bien meilleurs ici.
Et moins chers.
Ils ne les farcissent pas de ces frites grasses.
Avec le grand orchestre
de Jérémie Jorrand.
1ère partie : Nathanaël
Concert refoulé de nos mémoires.
Le public semblera pourtant satisfait…
Mais nous n'osons presque pas sortir des coulisses de peur de devoir
affronter des compliments auxquels nous ne pourrons répondre
que par des "merci, vous êtes bien gentils".
Voilà donc expérimenté le concert
apparemment routinier, celui pour lequel le ventre ne se tord
même pas un brin.
Premier concert solo.
Entamé par une toute nouvelle chanson : " vous
êtes ignorants des choses de l'amour ",
qui date, selon mon cahier, du 02/02/04. Comme s'il y avait eu une
sorte d'urgence à la chanter en public… Et qui
dit nouvelle chanson dit interprétation bancale, et qui dit
première chanson bancale dit concert foireux. Le public
semblera pourtant satisfait… le voilà non
seulement ignorant des choses de l'amour mais aussi des choses
musicales.
Quand même un joli duo avec le bientôt
célèbre bluesman Ben Loveluck à la
voix et à l'harmonica, sur une reprise de Love in
vain de Robert Johnson.
A faire lever les foules.
Il y a quelques années, mon frère me tendit un
disque en me disant : " écoute ça,
ça devrait te plaire : Leonard Cohen, à
coté, c'est la compagnie Créole ".
Ma première réaction fut alors de constater avec
bonheur qu'après tant d'années mon
frère avait réussi à cerner -en gros-
mes penchants pour la musique festive.
Puis j'écoutai le disque : Mendelson, Quelque Part.
Je l'écoutai en boucle, cédant une fois de plus
à la monomanie qui toujours accompagne mes heureuses
découvertes musicales.
Et me voilà donc, le 26 janvier 2004, à Roubaix
à jouer en première partie de Mendelson. Une
vraie salle de concert, avec une vraie scène de 10cm de haut
et un vrai plafond de 2m de bas. Environ 50 personnes dans le public,
dont 20 cousins et amis. Mais ce n'est pas rien d'être
là, d'avoir répété encore
et encore, de s'être tordu le ventre pendant des heures, et
de chanter. Oui, je me serais presque cru chanteur, pendant 40 minutes,
et un peu plus, devant ce public qui avait même
payé pour entrer.
Quelques moments de grâce, à entendre la musique
se faire et la voix sortir, à écouter ce que fait
Pierre-Yves à coté avec sa guitare.
Et puis quoi, peut-être qu'être chanteur ne dura
pas que 40 minutes, mais plutôt deux, trois jours :
prendre le train, une guitare à la main, dormir chez l'un,
manger chez l'autre, ne pas dormir aussi, ouais. Trop rock'n roll.
Salle comble à
l'Ogresse pour un triple concert. Nous passons, avec Pierre-Yves,
après un groupe appelé pour l'occasion Le chinois
de Beaubourg, composé d'une chanteuse forcément
superbe et de trois lascars, pseudo-italiens bourrés en
costards défraîchis, qui passent d'une chanson
italienne déglinguée à de jolies
balades. Je ne sais pas si le groupe existe toujours, ou s'il a
même jamais existé.
Un peu l'impression de me prendre au sérieux
après ça, entamant le set par Les
joues douces, chanson à mes oreilles
légère mais que, bizarrement, la plupart des gens
trouvent plutôt triste.
Les gens ne comprennent rien.
Quelques nouvelles chansons, dont une parenthèse comique,
concession honteuse à la demande populaire : une Chanson
poétique, qui fait dans le burlesque, un Tu
n'es pas si beau dans l'ironie aigre (et franchement
hilarante, à mon sens) ou dans le show rock'n roll avec un
solo dentaire de PYF qui a alors du mal à contenir
l'hystérie collective qui naît dans l'audience.
Bref, un peu de détente pour faire passer la pilule de
chansons comme Le temps des sourires
ou La Plaine, franchement plombées (mais
qu'une ambiance plombée est douce aux yeux et aux oreilles
de celui qui l'initie à dessein !).
Nous sortons de scène, souriants.
Puis nous écoutons le troisième groupe, Modesto.
Puis nous mangeons du couscous.
10 Juil. 2003
Paris
le Nun's
C'est le premier concert
et la question est : ces chansons jusqu'alors
jouées exclusivement dans ma chambre,
éventuellement dans le salon d'un ami, vont-elles supporter
d'être livrées en pâture à un
public large, assoiffé de bière ?
Large est un bien grand mot, certes : je n'attire pas encore
les foules sur mon simple nom. Mais l'impressionnante marée
humaine qui se rue aux portes du Nun's et à son comptoir est
au moins rassurante sur un point : mes amis sont nombreux,
fidèles et sacrément gentils (le chantage
affectif ayant précédé le concert y
est, il est vrai, pour beaucoup).
Alors, et bien le concert fut bon, bon comme un premier concert. Je
suis à l'aise sur scène, et c'est une
agréable découverte. Le soutien rassurant de
Pierre-Yves à la guitare y contribue sûrement
(c'est que l'homme, malgré le nombre de
répétitions peu élevé
(disons 2), retombe toujours sur ses pattes). Quelques reprises (Lumières,
de Manset, The cars hiss by my window (The Doors)
avec un solo d'harmonica vocal dans la salle, et For no
one, des Beatles, qui restera dans le
répertoire). Le reste de compositions, douces ou moins
douces qui, satisfaction ultime (et question redoutée),
réussissent à amener le silence de la salle (pour
celui de la rue Saint Maur il nous faudra encore un peu de travail).
Sentiment étonnant d'enfin montrer un travail de plusieurs
années, d'offrir des textes intimes à des
oreilles étrangères, qui n'y comprennent rien, ou
bien plus que l'on ne croit, qui tentent de nous lire
peut-être à travers eux et qui n'y parviendront
que partiellement, à voir un bonhomme s'échiner
sur une guitare qui lui résiste, et découvrir
lui-même les mouvements de ses pieds sur sa propre musique.
Sortant de scène, me voilà projeté le
soir de mon mariage (pour peu qu'il y en ait un un jour) : des
tas de gens venus pour moi viennent me voir les uns après
les autres : " félicitations, tous nos
voeux de bonheur… ". Et j'encaisse, sourire aux
lèvres et coeur allégé, mais avec ce
souci latent : après la fête le travail
du quotidien va reprendre et il s'agira de repartir sur d'autres
projets, et faire en sorte que le début de l'histoire ne
soit pas son sommet.